Comment peut-on titrer sur ce sujet d'une façon si désinvolte, je vais tenter de l'expliquer.
J'ai pu voir récemment l'intégralité du film de Claude Lanzmann, neuf heures de diffusion télévisée en deux soirées de quatre heures trente.
Shoa n'a qu'un seul sujet, l'extermination des juifs d'Europe et le démontage de la mécanique conçue à cet effet par le régime nazi. Rien des mobiles qui entrainèrent cette "solution finale" solution de quoi? Un seul sujet, la mort les moyens et la façon de la donner.
Shoa signifie en hébreu catastrophe, destruction, anéantissement. Antérieurement on utilisait le terme d'holocauste qui m'a toujours paru mal adapté, comment faire un paralèlle entre le sacrifice d'un animal, dans le but fallacieux d'être agréable à un dieu, avec le massacre scientifique d'un peuple entier. Personnellement, quand j'évoquais ces évènements, avec des tiers ou simplement mentalement, j'utilisais l'expression "cette chose là"  (Claude Lanzmann dans son livre "Le lièvre de Patagonie" nous apprend qu'il disait "la chose")
Il faut d'abord que je dise comment et pourquoi, n'étant cependant pas juif, j'ai depuis mon enfance une relation particulière avec "cette chose là"
Né en 1943, un mois avant l'insuréction du ghetto de Varsovie, j'avais donc deux ans au moment de la libération de Auschwitz, quand tout le monde a su, ou a du cesser de paraître ignorer, ce qui était advenu des juifs déportés. Il est certain que j'ai entendu des conversations entre mes parents et qu'une trace en est resté gravée dans mon inconscient.
Mes plus anciens souvenirs se situent entre trois et quatre ans, le plus précis d'entre eux est un cauchemar qui revenait tout le temps et a persisté plusieurs années: Une femme aimable "nous" faisait entrer dans une pièce avec des paroles suaves comme si elle promettait un bon gouter ou une distribution de friandises (j'ignore ceux qui, autres que moi, composaient ce nous indistinct, je n'étais donc pas seul) Puis la dame sortait du local et son sourire devenait sardonique tandis qu'elle manoeuvrait un levier en annonçant "Ca va brûler"
J'ai fait ce mauvais rêve plusieurs années de suite, sans jamais en avoir parlé à mes parents. Quand j'ai eu huit ans, une institutrice de cours élémentaire nous a enseigné cette abomination, mais ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que mes rêves avaient pour sujet l'extermination des juifs.
Graduellement, alors que mes connaissances en devenaient plus précises, cette chose là a pris de plus en plus d'importance en moi, tellement que vers ma vingtième année j'ai commencé à y penser chaque jour de ma vie et que cela a duré une quarantaine d'années.
Et puis, un jour j'ai eu l'occasion de parler de ces rêves et de leurs conséquences avec une amie juive. Une semaine après je me suis aperçu que j'étais libéré de mon obsession quotidienne. La conscience de cette chose là ne m'était pas devenu plus légère, pourtant c'était un peu comme si j'avais remis entre de bonnes mains une charge qui ne m'appartenait pas.(Je veux dire pas plus qu'à tout autre être humain)
Je ne ferai pas ici un résumé de Shoa, c'est impossible, je dirai simplement qu'il faut le voir et je n'en citerai qu'un épisode, l'interview du rescapé Abraham Bomba.
Abraham Bomba avait été sélectionné pour le sonderkommando de Tréblinka, c'est à dire choisi pour être de ceux qui "faisaient disparaître" les cadavres de leur peuple anéanti Puis, comme c'était sa profession, il a finalement été désigné avec dix sept autres pour être "coiffeur pour dames" à l'intérieur même des chambres à gaz.
Abraham Bomba parle de l'horreur avec un ton détaché, objectif "on coupait comme ci comme ça" sans émotion apparente et en faisant les gestes. Qu'avez vous ressenti? Oh vous savez là bas ressentir c'est très dur, vous êtes mort aux sentiments, mort à tout. Puis il raconte l'arrivée de femmes qu'il connaissait parentes d'un des autres coiffeurs, "il leur disait".... à ce moment Bomba si prolixe ne peut plus articuler un seul mot, des larmes perlent discrètement, il lui faut plusieurs minutes pour reprendre, pour que nous puissions comprendre.
Après avoir vu ce film, une inquiétude me venait: Si j'allais de nouveau y penser tous les jours, si je retombais dans mon obsession. C'est d'évidence un problème qui parait futile et ne concerne que moi.
Il n'en a rien été , le film de Claude Lanzmann que je devais voir, que je n'aurais pas pu éviter, à eu pour conséquence que j'y repense plus souvent que je ne l'ai fait pendant ces dernières années, mais pas tous les jours.