Dans une petite bourgade de Chine dont je ne puis même pas prétendre avoir oublié le nom, vivait de façon éphémère un certain papillon dont on ne peut rien dire en particulier, sauf qu'il n'avait jamais rêvé ni qu'il était Zhuangzi, ni que celui-ci le rencontrait en songe.
A vrai dire, il fut un temps où ce papillon ignorait parfaitement qui était ce Zhuangzi et quelle importance il pouvait avoir dans le monde des papillons comme dans celui des hommes.
Seulement il avait nombre de cousins papillons, tous se félicitaient de savoir que Zhuangzi se réveillait au matin en pensant n'être qu'un frêle papillon, chacun était persuadé être précisément le papillon même que le sage se croyait devenu.
Car le bruit avait fini par se répandre que ce Zhuangzi était un grand sage et même bien plus encore.
Le papillon qui nous occupe, nous pourrions le nommer Bzy, n'était pas un de ces somptueux lépidoptères qui ont leurs portraits dans les livres des hommes et sont pour cela très convoités par ces créatures avides qui les épinglent dans des boites et les montrent à leurs amis, qui pourtant n'en ont cure.
Zhuangzi n'était pas un collectionneur de papillons, sa seule ambition semble-t-il était de voleter de fleur en fleur et c'est pour celà qu'il en rêvait chaque nuit et finissait par penser qu'au réveil, il était demeuré lui au milieu d'un songe de papillon qui ambitionnait de devenir un sage parmi les sages, car seul un homme particulièrement sage peut espérer devenir papillon.   
Bzy était de ces petites créatures bleues de taille modeste qui abondent en montagne autour des flaques d'eau Il était tourmenté de ce qu'un de ses semblables se rêvait Zhuangzi chaque nuit sans exception.
L'autre avait beau lui expliquer qu'il en savait quelque chose et que se voir dans la peau d'un homme qui n'a d'autre but que d'être papillon ne présentait pas un avantage très enviable, Bzy n'en croyait rien car il en est des papillons comme des autres êtres, beaucoup tiennent l'expérience d'autrui pour nulle.
"Si un personnage si considérable que Zhuangzi a l'idée d'être papillon, un homme qui écrit des livressi importants qu'on écrit d'autres livres pour en parler, c'est qu'il a un dessein particulier connu de lui seulement et si tu ne l'as percé c'est que tu es incapable de rentrer assez profondément dans son rêve"
L'autre répondit vertement "Hé bien, toi qui n'es pas même capable d'être Zhuangzi en rêve, puisque tu es si malin, vas donc lui demander toi même quel est son dessein profond, peut être alors rêvera-t-il de toi et je serai enfin délivré de ce cauchemar"
On a vu quelle façon le rêveur fut libéré, je regrette de l'avoir déjà révélé, mais cela est une toute autre histoire.
Prenant son congénaère au mot, et sans se retourner, sans regretter les immenses prairies fleuries où il vivait, sans s'aviser de ce que penserait de lui sa proche famille, sans prendre congé de qui que ce soit, Bzy s'en alla à tire d'ailes, si l'on peut dire, vers la contrée où il avait entendu dire que vivait Zhuangzi. 
La Chine n'était pas en ce temps là un pays aussi immense que celui que nous connaissons de nos jours, mais pour une aussi chétive créature que Bzy parcourir des milliers de Li en voletant restait une épreuve démesurée. Non seulement il fallait battre des ailes durant des jours et des jours en dépit de la fatigue, mais il fallait éviter des millions d'oiseaux insectivores, les feux nocturnes, la pluie et la sécheresse, les chasseurs de lépidoptères et mille autres dangers dont il n'avait pas la première idée.
Ce fut un long et éprouvant voyage, et beaucoup plus encore que l'on pense.

En effet, de son côté, Zhuangzi s'était mis en chemin pour rencontrer le papillon qui occupait ses rêves et les deux voyageurs se croisèrent sans le savoir, si bien que Bzy dût refaire le chemin en sens inverse.
Et quand enfin notre papillon rencontra le grand homme, il arrivait au terme de la vie que la nature offre aux petits lépidoptères, ainsi le dessein intime du philosophe ne fut élucidé ni par la première ni par la seconde bestiole, dont on sait déjà comment l'existence fut abrégée par un sage maladroit.
Nous voyons là que nous avons bien de la chance d'être un genre plus avisé que ne sont les papillons et de comprendre le message que nous a transmis Zhuangzi.
Quelqu'un en doute-t-il?