Il y avait, il y a un peu longtemps, dans les vieilles terres de l'occident, une petite montagne, à peine haute comme trois collines, inconnue du plus grand nombre, dont la face orientale regardait au loin, très loin vers la plus que lointaine Chine.

 Pour Xiao Shan, ainsi appelerons nous ce curieux personnage, rien ne semblait plus hors de porté que cette Chine aussi fabuleuse que fantasmée. Moins distantes étaient les galaxies dont les amoureux contemplent l'image dans d'énormes lunettes et puissants télescopes, cependant lorsque Xiao Shan scrutait l'est il ne voyait pas au delà de la ligne d'horizon.  

 Xiao Shan, était fils du sol occidental en un temps où la Chine, que l'on disait peuplée d'une humanité plus étrange que tous les peuples existants sur terre, semblait être située aux plus inaccessibles des confins.

 Etrange et mystérieuse était en effet cette contrée, que seuls quelques récits prétendaient nous donner à connaître, rédigés par des voyageurs tous plus myopes les uns que les autres, qui ne l'avaient scrutée qu'au travers de leur lorgnette déformante.

 Parfums d'encens, et de poissons séchés, toit pointus, dragons gravés sur des meubles laqués, musique sonnant comme un jeux de clochettes, telle qu'on pouvait la jouer sur les seules notes noires du piano, nourritures impossibles servies dans des pagodes aux fameux toits relevés dans les coins. Tels étaient les lieux et les choses.

 Raffinés, polis à l'extrême, masquant leurs sentiments sous des sourires éternels, insondables, tels devaient être les habitants, si longtemps soumis au joug des empereurs cruels.

 Tout de la Chine, tout semblait aussi attirant que recouvert d'un voile obscur d'impénétrabilité, tout nourissait un rêve teinté de peurs inexpliquées.

 Plus encore, la terrible révolution qui s'accomplissait là-bas et menaçait à terme de se répandre sur le monde entier, venait encore brouiller l'image trouble et faisait craindre que ce monde effrayant mais fascinant ne disparaisse à tout jamais.

 Alors, comment s'étonner que Xiao Shan, enfant romanesque et en quête d'originalité, ne soit attirée par ce monde dont l'éloignement ne se comptait pas même en kilomètres, mais en li.

 Xiao Shan passa son enfance et son adolescence à regarder les curieuses images qui venaient de là-bas, à écouter les opéras bruyants jusqu'à les aimer, à lire de rares livres comme le récit de ce singe pèlerin, ou encore, car Chine et Japon étaient parés des mêmes qualités et attraits, les contes dits de la Lune vague de Ueda Akinari.

 En passant Xiao Shan se fracassa contre le mur du sage Kong, de ce Confucius dont il ne comprit rien et qu'il jugea être un amas de notations terre à terre, à l'instar des plus avisés philosophes sinologues dont le premier contact fut une semblable expérience. Il écarta Kong Zi mais le Lao Zi bien que plus incompréhensible lui sembla largement plus intéressant en raison même de son obscurité.

 Au sortir de l'adolescence, Xiao Shan constata que les jeunes filles venant d'Asie l'émouvaient plus encore que celles de son pays, alors il fréquenta leurs frères. En province on ne rencontrait que des vietnamiennes, mais quelques photos montraient parfois d'émouvants visages de paysannes chinoises, parmi celles qui arboraient un vrai sourire et non le masque exigé par la propagande maoïste.  

 Comme nous arrivions en des temps curieux où mêmes les montagnes se mariaient et avaient des enfants, Xiao Shan se maria dans les plaines d'occident et eut des enfants.

 En occident comme ailleurs, quand les montagnes ont des enfants, le temps est employé à de nombreuses tâches et les rêves du jeune âge sont relégués au magasin des souvenirs. Xiao Shan constata que la Chine s'éloignait de la France, en dépit de toutes les lois de la géologie.

 A l'âge de 28 ans, la fille aînèe de Xiao Shan annonça qu'elle partait s'installer à Hong Kong avec l'homme qui était alors son compagnon et devint son mari. Un peu chagriné Xiao Shan se dit que le temps des voyages était venu pour lui et qu'il irait visiter sa fille dans cette ville qui lui faisait peur, par sa réputation de modernité ses hautes tours et sa circulation automobile intense.

 Naturellement, la passion adolescente que Xiao Shan avait eu pour la Chine se réveilla, il lu avant de partir tant et plus de livres, consulta toutes sortes de revues aux images enivrantes et monta avec appréhension dans un avion pour un voyage interminable de douze heures.

 A l'arrivée à Hong Kong il fut saisi par une odeur de nourritures inhabituelles, et fut immédiatement invité dans un restaurant de canard laqué avant d'aller dormir par une chaleur étouffante au 35 ème étage d'une tour qui en comptait 45.

 Le décalage horaire, la moiteur, ne lui permirent pas de trouver le sommeil, mais le lendemain en allant au port, après avoir parcouru de petites ruelles animées d'une activité incroyable comme il y en avait aux temps reculés, au pied mêmes des hautes tours plus modernes les unes que les autres, après avoir senti des parfums incroyables, après avoir traversé dans les deux sens le bras de mer séparant l'ile du continent sur le Star Ferry qui datait d'un siècle, Xiao Shan comprit qu'il aimerai cette ville et que la Chine de son enfance était venue à lui pour lui montrer son véritable visage.

 Pendant ce premier voyage, il passa quelques jours à Beijing dans un luxueux hôtel proche de la cité interdite et très proche également des Hutong qui depuis ont été détruites. Il traversa les larges avenues remplies encore d'une incroyable quantité de bicyclettes. Puis il alla deux jours à Guanzhou où les bicyclettes avaient déjà laissé place à des nuées de scooters et de nombreuses automobiles qui  menaient la vie dure aux piétons.

 Ainsi, Xiao Shan vint quatre fois à Hong Kong, deux fois à Tokyo et une fois à Singapoure.

 Lorqu'il rentrait dans son pays, Xiao Shan continuait de visiter la Chine au travers d'internet, suivant avidement les blogs de nombreux « expats » et surtout ceux que rédigeaient des chinois, qui se révélèrent être toutes des chinoises. A cette occasion il prit le pseudo de Xiao Bob, mais pour les besoins de cette histoire nous préférons dire Xiao Shan.  

 Et c'est ainsi que Xiao Shan fit connaissance de Xue Shan qui vivait à Nanjing et dont le blog était le plus attachant qui se puisse écrire. Xiao et Xue échangèrent une quantité de paroles auxquelles ils prirent plaisir tant l'un que l'autre, sous les regards de nombreux lecteurs qui tous appréciaient et commentaient les écrits de Xue Shan.

 Alors que rien n'aurait pu le laisser supposer, ni la distance, ni la culture, ni le sexe, ni la position sociale, ni l'âge, n'empèchêrent Xiao Shan et Xue Shan de se lier d'une amitié indéfinissable et totalement hors norme.

 Quand plus tard, Xue Shan entra à son tour dans la vie adulte, elle eut un ami qui devint son mari et un petit garçon. Alors, comme Xiao Shan l'avait prédit (un jour tu n'auras plus besoin de mes mots et je devrais m'en réjouir) les relations devinrent entre eux plus distantes alors même que l'amitié était encore vivante.

  Xiao Shan pensa alors que, comme c'est le sort des montagnes, il ne pourrait jamais rencontrer Xue Shan.

 Mais comme ils l'avaient fait pour Yu Kong, un jour les dieux permirent que les montagnes se déplacent l'une vers l'autre et qu'elles se rencontrent, brièvement, peut être pour la seule fois de leurs vies.